PRÉAMBULE
« Comme la ligne qui part en promenade, le chemin du voyageur va et vient, et peut même s’arrêter ici et là avant de continuer. Mais il n’a ni début ni fin. Sur le chemin, le voyageur est toujours quelque part, mais chaque « quelque part » est sur le chemin d’un autre endroit. »1
Il est demandé de rendre en amont du rendu de PFE un livret récapitulant le travail du diplôme. Nous voulions éviter un résumé incomplet de notre présentation finale, nous avons préféré présenter dans ce livret le parcours des mois de PFE, partagé à cinq. Les dessins qui le composent ont été esquissés à la manière d’un journal de bord. Chaque semaine, l’une d’entre nous prenait des notes écrites de l’avancée du travail, puis les restituait sous la forme d’une planche de bande dessinée, mêlant texte et dessin. Cet outil dresse au fil des pages les contours de notre sujet. Il constitue également une partie de la méthode du travail en groupe. Les discussions, les interrogations et les doutes en font partie et nous pensons qu’ils peuvent être communiqués. Ainsi, chacune des planches raconte une étape d’un même parcours mais le changement de narratrice, d’une semaine à l’autre, a permis de composer un récit à cinq voix.Comme introduction à notre travail nous vous proposons donc de suivre nos pérégrinations au cours de ces dernières semaines. Les pages dessinées sont intercalées de textes écrits a posteriori, dans le but de clarifier par thèmes les étapes de travail traversées et d’indiquer les écrits, les expositions, les films et les images qui nous ont accompagnées. La fin de ce parcours de recherche est seulement conditionnée par la date de rendu de l’exercice ; nous espérons cependant qu’il nous accompagnera dans nos réflexions futures.
1. Pour cette citation et les suivantes, traduction libre réalisée par les autrices. « Like the line that goes out for a walk, the path of the wayfarer wends hither and thither, and may even pause here and there before moving on. But it has no beginning or end. While on the trail the wayfarer is always somewhere, yet every ‘somewhere’ is on the way to somewhere else ». INGOLD Tim, Une brève histoire des lignes [1re éd. 2011], traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sophie Renaut, éditions Zones sensibles, 2013, 251 pages.
LES SUJETS
Les premières semaines, tentant de trouver un axe à nos réflexions, nous fixons notre attention sur la question de la ruralité. Les difficultés des jeunes agriculteur·ice·s se révoltant contre un système de marché, que nous interrogeons également, nous poussent à nous intéresser à ce sujet. Nous nous lançons à la recherche d’un territoire d’enquête en Ile-de-France, facilement arpentable dans le temps imparti. Nous souhaitions, en effet, donner de l’importance à la notion de parcours, et nous nous interrogions déjà sur les manières de représenter le déplacement d’un corps dans l’espace sans effacer les territoires traversés.
Dès la première visite, nous réalisons que nous ne savons pas vraiment ce que nous cherchons et quels sujets précis nous souhaitons aborder. Voulons-nous parler d’une nouvelle manière d’habiter et de consommer en dehors des métropoles2 ? Ou d’une volonté de construire et de cultiver différemment, engagée par des pratiques agricoles nouvelles et d’autres mises en commun ? L’intérêt principal était plutôt centré sur les différentes générations, qui, se confrontant aux limites d’un héritage et d’une manière de faire dépendant d’un monde capitaliste, mettent en place de nouveaux liens. Elles questionnent la liberté mais aussi les limites des progrès techniques, toujours avec l’espoir qu’il est possible de faire autrement.3 Ce faisant, nous suivons le questionnement de Geneviève Pruvost dans Quotidien Politique, « quelles sont les activités dignes d’être perpétuées jour après jour ? De tels arbitrages sont politiques et rebattent les cartes des affaires triviales ou fondamentales. »4
Nous axons alors le sujet dans la direction d’une recherche de nouveaux possibles autour de grands thèmes : organisations sociales, notamment les travaux de Janet Biehl et Murray Bookchine5 ; rapports humain·e·s et non-humain·e·s ; approche du territoire6 ; quête de subsistance. A l’occasion, nous prenons connaissance d’expériences effectivement réalisées, comparant leurs réussites et leurs écueils7.
En organisant les recherches et les références, au fil des ouvrages lus, un mot revient et semble lier ces sujets : le terme de ressource. Défini comme les moyens d’existence, qu’ils soient matériels, immatériels, humains et financiers, ce terme nous interroge à la fois dans nos convictions écologiques mais aussi dans la pratique de l’architecture. Les ressources (on parlera majoritairement de ressources matérielles) et les rapports que l’on entretient avec elles s’inscrivent nécessairement dans un système politique qui définit la manière dont elle sont prélevées, utilisées, partagées. Nous choisissons alors d’observer les relations souvent conflictuelles qui en découlent.
2. FABUREL Guillaume, Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine, éditions Le passager clandestin, 2020, 167 pages.
3. PERRET Gilles, La Ferme des Bertrand, France, 2024, 89 min.
4. PRUVOST Geneviève, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, éditions La découverte, 2021, 389 pages.
5. BIEHL Janet, BOOKCHIN Murray, Le municipalisme libertaire, la politique de l’écologie sociale [1re éd. 1998] traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicole Daigneault, éditions écosociété, 2013, 212 pages.
6. FERDINAND Malcolm, Une écologie décoloniale, penser l’écologie depuis le monde caribéen, éditions du Seuil, 2019, 464 pages.
7. JACOBS Denise, Utoppiagia : Un rêve de liberté en Italie, Allemagne, 2023, 55 min.
L’OBJET
Les relations d’interdépendances entre les ressources matérielles et les territoires nous invitent à chercher des lieux d’enquête, tout en gardant en tête que le parcours fait aussi partie de la démarche. Nous avons alors pensé, pour matérialiser ce cheminement, à un objet architectural théorique, qui voyagerait avec nous de lieux en lieux, de sujets en sujets et dont la forme pourrait changer à chaque arrêt selon ses apprentissages ou sa fonction.
Au-delà de cette idée, cet objet représenterait un lieu fictif, déclencheur de réflexions et de créativité, un objet-témoin nous permettant, comme le décrit Ursula L. Le Guin, de raconter une histoire qui ne serait pas centrée sur nous mais sur un objet, une histoire sans Héros, dont le contenant serait le centre :
« Les Héros sont puissants. Avant que vous ne vous en soyez rendu compte, les hommes et les femmes dans le coin d’avoine sauvage, leurs enfants, l’habileté des faiseurs, les pensées des pensifs et les chants des chanteurs ne sont plus que des éléments de la nouvelle histoire, appelés au service de la saga du Héros. [...] Ce n’est pas cette histoire que je raconte. Nous l’avons entendue cette histoire. [...] En revanche, nous n’avons rien entendu sur la chose dans laquelle on met d’autres choses, sur le contenant et les choses qu’il contient. En voilà une nouvelle histoire. »8
Pour nous, le contenant n’est pas un panier, mais une cabane. Notre bagage théorique d’étudiantes en architecture nous mène à la fois au mythe de la cabane primitive, aux recherches sur la cellule minimum par les architectes modernes, aux cabanes politiques de protestation et de ZAD, aux cabanes de repli sur soi (en soi), de solitude et d’inspiration pour les écrivain·e·s et aux abris d’urgence (non choisis). Ce terme mobilise aussi des références de notre enfance, qui nous autorisent un imaginaire plus fort, par exemple La cabane magique 9, série de livres pour enfants, imaginée autour d’une cabane se déplaçant dans l’espace et voyageant dans le temps, ou Le château ambulant 10, dessin animé des studios Ghibli, sorte de cabane mutante et mouvante. D’abord pensée comme un objet matériel, cette cabane sera amenée à évoluer au fil des semaines.
La lecture du texte TAZ, Temporary Autonomous Zone d’Hakim Bey nous donne déjà des pistes pour s’autoriser à penser des facettes « irrationnelles » de notre cabane :
« La TAZ ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe [...] à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l’adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d’air et d’eau, des animaux. [...] La TAZ est une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. »11
Ce lieu de recherche existant en partie dans notre tête, il peut se répliquer et s’implanter partout où nous passons, où nous pensons. La cabane émerge ou n’émerge pas en fonction des forces senties sur le site, ou en opposition à une situation de tension. Un week-end où nous sommes à Quimper, nous prenons le hasard de cette visite comme catalyseur. La cabane doit nous suivre pour commencer à exister en interagissant avec ce lieu. Pourtant, l’expérience ne s’avère pas convaincante. Faut-il en conclure que la cabane n’est pas encore prête à se déplacer ?
8. K. LE GUIN Ursula, « La théorie de la fiction panier » [1re éd. 1986], Terrestre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélien Gabriel Cohen, 2018, https://www.terrestres.org/2018/10/14/la-theorie-de-la-fiction-panier/ (consulté le 21 avril 2024).
9. POPE OSBORNE Mary, La cabane magique, [1re éd. 2002], traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Delval, Bayard jeunesse, 2005.
10. MIYAZAKI Hayao, Le château ambulant, Studio Ghibli, 2004, 119 minutes.
11. BEY Hakim, TAZ, Zone autonome temporaire [1re éd. 1991], traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Tréguier, éditions de l’éclat, 1997, 90 pages.
LES TERRAINS
Suite à l’expérience de Quimper, le choix des lieux de passage selon le paramètre du hasard est abandonné. Il nous faut trouver une autre méthode. La notion de ressource matérielle étant souvent liée aux étapes de la chaîne de production : prélèvement, transformation, distribution, utilisation, disparition, nous décidons de suivre cette liste de mots comme une nouvelle piste. Les lieux ne suivent pas de logique temporelle ou spatiale : situés en France, ils répondent tous à une demande en matériaux de l’industrie du bâtiment. Sans chercher à étudier un matériau en particulier, nous voulons comprendre des logiques qui s’appliquent quelle que soit la matière ou l’entreprise. Ainsi, nous avons identifié une carrière de sable et de granulats, une usine de production de bardage métallique, une commune dont la ressource en eau est en tension, une étrange machine en bois prévue pour alimenter des fontaines royales et un centre de tri des déchets du bâtiment. Chercher à visiter ces sites nous a fait prendre conscience de la difficulté d’accès aux informations, en tant que citoyennes mais aussi en tant qu’architectes, sur les lieux de production de ces matériaux.
Dans un premier temps, nous nous sommes rendus dans la commune de Château-Gontier-sur-Mayenne où le projet d’extension d’une carrière de sable fait l’objet d’une opposition entre l’entreprise Lafarge et la mairie soutenue par les habitant·e·s du territoire. Une manifestation organisée par une association citoyenne nous a donné l’occasion de comprendre et de rencontrer les différent·e·s acteur·ice·s s’opposant au projet d’extension. Plus tard, nous nous sommes introduites sur le site de la carrière, où nous avons pu observer, avec une étrange fascination, les machines « exploiter le ventre de la terre »12. Carolyn Merchant cite dans son article des textes de Pline et de Sénèque, faisant le constat de la violence de l’homme envers la Terre :
« Non seulement l’exploitation minière retire les trésors de la terre mais crée également des fleuves immenses, de vastes réservoirs d’eau dormante […] spectacle qui remplit d’effroi. »13 « Nous pénétrons dans ses entrailles et cherchons des richesses […] pensant que la terre n’est pas assez généreuse et fertile là où nous la foulons aux pieds ! »14
« La TAZ ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe [...] à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l’adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d’air et d’eau, des animaux. [...] La TAZ est une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace. »11
Ce lieu de recherche existant en partie dans notre tête, il peut se répliquer et s’implanter partout où nous passons, où nous pensons. La cabane émerge ou n’émerge pas en fonction des forces senties sur le site, ou en opposition à une situation de tension. Un week-end où nous sommes à Quimper, nous prenons le hasard de cette visite comme catalyseur. La cabane doit nous suivre pour commencer à exister en interagissant avec ce lieu. Pourtant, l’expérience ne s’avère pas convaincante. Faut-il en conclure que la cabane n’est pas encore prête à se déplacer ?
8. K. LE GUIN Ursula, « La théorie de la fiction panier » [1re éd. 1986], Terrestre, traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélien Gabriel Cohen, 2018, https://www.terrestres.org/2018/10/14/la-theorie-de-la-fiction-panier/ (consulté le 21 avril 2024).
9. POPE OSBORNE Mary, La cabane magique, [1re éd. 2002], traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Delval, Bayard jeunesse, 2005.
10. MIYAZAKI Hayao, Le château ambulant, Studio Ghibli, 2004, 119 minutes.
11. BEY Hakim, TAZ, Zone autonome temporaire [1re éd. 1991], traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Tréguier, éditions de l’éclat, 1997, 90 pages.LA CRITIQUE
Ces différentes visites, rencontres et collectes d’informations ont été complétées de lectures qui nous ont permis de mettre des mots plus précis sur nos premières impressions, parfois déjà décrites par différent·e·s auteur·ice·s. Nous avons alors constitué cinq tableaux, illustrant chacun une critique possible du capitalisme. Ces enquêtes cherchent également à comprendre et expliciter les rapports de force inévitablement induits par la considération d’un bien commun comme ressource.
A différents niveaux, ces tableaux/enquêtes, alertent sur un état de gestion des ressources, forcément imbriqué dans des choix politiques et des conflits d’intérêt. Si certaines lois et décisions ont permis la protection de milieux ou de ressources – voir notamment les lois successives sur l’eau adoptées au niveau européen et au niveau national16 – l’asymétrie du poids des différent·e·s acteur·ice·s et la défense des intérêts de chacun·e les pervertissent. Les grandes entreprises, par leurs moyens techniques et juridiques, utilisent trop souvent la notion floue et mouvante d’intérêt général. Ce terme, qui devrait représenter ce qui est bénéfique pour l’ensemble de la société, est sujet à des interprétations. Des confrontations de récits et d’idéologies sont l’objet de controverses, tendant à une binarité opposant intérêt individuel et général, local et global, dans une vision simplificatrice. Or, ainsi que le souligne le livre Résister aux grands projets inutiles et imposés :
« Chaque lutte est à la fois une opposition locale et un combat global. […] De cette friction contestataire, des formes sociales et politiques sont en train d’émerger : il n’y a pas de grand ou de petit projet, il n’y a que des mobilisations utiles. »17
Ces luttes posent la question de l’héritage difficile des vestiges du capitalisme. Pour tous les sites décrits dans les tableaux, la marche des transports et le fonctionnement des machines industrielles impliquent l’utilisation d’énergies fossiles, dont l’extraction massive mène à l’épuisement des matières premières. De plus, les objets produits ont une durée d’utilisation bien courte face à leur persistance à l’état de déchet. Les infrastructures, les usines et les matières produites s’apparentent ainsi à des technologies zombies18. Elles laissent derrière elles des territoires abîmés et une multitude de traces. Autant de cicatrices faisant partie de l’impact que les humain·e·s ont sur la Terre, elles deviennent ou sont déjà des ruines du capitalisme :
« Toutes les technologies actuelles ou presque, étant des technologies zombies, il faut parler d’un processus de ruine à grande échelle initié par la modernité. [La ruine] n’est plus l’édifice effondré, mais celui qui tient debout, plus l’aqueduc recouvert de mousse mais la supply chain alimentant les marchés mondiaux, l’usine automatisée tournant à plein régime avec un minimum d’employé·e·s. »19
16. DENIER-PASQUIER Florence, Agir pour une gestion équilibrée de l’eau, éditions Le passager clandestin, 2024, 144 pages.
17. Des plumes dans le goudron (collectif), Résister aux grands projets inutiles et imposés, de Notre-Damedes-Landes à Bure, éditions Textuel, 2018, 155 pages.
18. BONNET Emmanuel, LANDIVAR Diego, MONNIN Alexandre, Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement, éditions Divergences, 2021, 168 pages.
19. Ibid.
LES POSSIBLES
La cabane ambulante est devenue, au fil des semaines, une cabane mutante, plus conceptuelle que réelle, une manière de penser différents scénarios, différentes histoires. Elle est aussi devenue plurielle. Au contraire des cabanes de repli sur soi, d’introspection, nous essayons d’imaginer des cabanes comme des actions collectives qui vont au-delà de l’individu. Elles ne servent plus seulement, comme définies au départ, de laboratoire de recherche, de voyage et d’apprentissage ; nous ouvrons désormais cet objet à d’autres voix. Rencontrées ou imaginées dans les tableaux, nous les laissons s’agiter et inventer des manières de vivre avec ces mondes abîmés. Ces cabanes deviennent des objets de pensée, des manières de réfléchir et de faire action ensemble, comme le décrit Marielle Macé :
« Faire des cabanes : […] Pas pour se faire une petite tanière dans des lieux supposés préservés et des temps d’un autre temps, en croyant renouer avec une innocence, une modestie, une architecture première, des fables d’enfance, des matériaux naïfs, l’ancienneté et la tendresse d’un geste qui n’inquiéterait pas l’ordre social… Mais pour leur faire face autrement, à ce monde-ci et à ce présent-là, avec leurs saccages, leurs rebuts, mais aussi leurs possibilités d’échappées. »20
Faire des cabanes, pour réussir à vivre dans un monde abîmé où les technologies zombies, les communs négatifs, les héritages matériels d’une économie de marché envahissent le monde au détriment des vivant·e·s et non-vivant·e·s. Il devient urgent, par nécessité de survie, de fermer ces pantins du capitalisme, de couper leurs moyens d’existence et de les démanteler. Mais quels sont les moyens et les conditions de leur fermeture ? Des manières de faire alternatives existent déjà, ici et là, il faut les raconter. D’autres sont encore à inventer. Encore une fois, un certain nombre de penseur·euse·s, de philosophes, d’auteur·ice·s, de militant·e·s nous ont inspiré·e·s. Nous réalisons l’importance de l’art de la fabulation pour s’autoriser une idée du monde tel qu’il pourrait être. A propos des « speculative fabulations » de Donna Haraway, Benedikte Zitouni écrit qu’il faut dans un premier temps, « en appeler aux mondes réels par la force des écrits, enquêtes et explorations que nous menons »21 puis dans un second temps, « qu’il nous faut susciter à partir de cet appel et de cette connexion, des versions décalées et des mondes moins ordonnés par les axes de la domination »22. A partir de cette idée naît l’envie de raconter des récits comme catalyseurs de possibles dans le monde réel, car enfin « il y a la nécessité pour ceux qui nous entourent, d’être capables d’imaginer un monde meilleur, […]. Si nous pouvons l’imaginer, le désirer, le rêver, il est beaucoup plus probable que nous parviendrons à réunir l’énergie et la détermination nécessaires à sa concrétisation » 23.
Nous nous autorisons alors des scénarios : What if ? Et si ? Autant d’histoires et d’hypothèses joyeuses, nécessaires en réponse aux mondes absurdes dépeints plus tôt. Un monde qui ruse, qui triche, qui trompe, qui surprend, un monde coyote comme l’appelle Donna Haraway24. Les récits que nous contons mettent en scène des relations plus qu’humaines, des proliférations25, des reprises de pouvoir, des renversements de situation, des révolutions26, des actes de hacking27, des mises en commun, et plus encore… La clef de ces récits tient, comme l’explique Mark Fisher, dans « la plasticité de la réalité, donc exactement le contraire de sa fixité, de sa permanence ou de son immuabilité, qui ne nous laisserait le choix que de nous y adapter, comme le veut le réalisme capitaliste »28.
20. MACÉ Marielle, Nos cabanes, éditions Verdier, 2019, 128 pages.
21. ZITOUNI Benedikte, « Revisiter les savoir situés : objectivités et monde coyote », communication à l’Université de Liège, dans le cadre du séminaire Les Arts situés, 13 novembre 2017, 7 pages.
22. Ibid.
23. HOPKINS Rob, Et si... on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? [1re éd. 2020], éditions Actes Sud, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Amanda Prat-Giral, 2020, 336 pages.
24. HARAWAY Donna, « Les savoirs situés », dans Manifeste cyborg et autres essais : Sciences – Fictions – Féminismes, [1re éd. 1988], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, éditions Exils, 2007, 169 pages.
25. L. TSING Anna, Proliférations [1re éd. 2017], éditions wildprojects, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marin Schaffner, 2022, 128 pages.
26. Comité soulèvements 14 (Les soulèvements de la Terre), Reprendre, démanteler, communiser : Eléments pour une politique terrestre du soulèvement, éditions Grévis, 2024, 28 pages.
27. MALM Andreas, Comment saboter un pipeline, éditions La fabrique, Étienne Dobenesque (trad.), 2020 (texte original publié en 2021), 216 pages.28 FISHER Mark, « Acid communism : drogues et conscience de classe » [1re éd. 2016], Période, Transcription et traduction par Jean Batou et Stéfanie Prezioso lors d’une conférence donnée à Londres, le 23 février 2016.
LE GROUPE
Les enquêtes, les lectures et la constitution des récits nous ont éloignées pour un temps de notre propos. Ainsi que l’esquissent les deux planches précédentes, nous essayons chaque fois de dépasser la simple dénonciation, pour nous diriger au contraire vers ce que Georges Didi Huberman définit comme « geste critique ». Il explique dans une série de conférences données à l’INHA que la critique est nécessaire, parce qu’elle permet de mieux reconnaître son propre désir et de savoir où aller. Elle permet de formuler un doute, de le dépasser pour envisager des possibilités, imaginer des chemins anticipateurs :
« Le geste critique est là pour prendre une position. C’est avant tout un mouvement pour s’inquiéter. Il n’arrête jamais de sortir de soi pour aller là où d’autres possibilités seraient pensables, c’est le côté désirant de la pensée critique. »29
Il s’agirait alors d’aller au-delà des cinq tableaux évoqués précédemment, et de les mettre en lien afin d’esquisser des hypothèses de possibles plus réjouissants. Selon nous, les possibles ne peuvent s’écrire qu’avec la force du groupe, par l’addition de plusieurs imaginaires. Cependant, comment formuler un propos commun et cohérent ? Il faut penser un discours général qui ne serait ni réductible à un consensus sans discussion, ni exagéré dans des désaccords systématiques, une querelle sans fin30. Finalement, l’équilibre que nous avons trouvé s’apparente à une forme musicale, les voix restent présentes du début à la fin du morceau mais sont parfois muettes, parfois seules, parfois ensemble. Le thème fuit d’une voix à l’autre comme dans une fugue, basée sur le contrepoint (désaccords, critiques) et l’imitation (accord, répétitions). L’addition des « nous » forme un ensemble, une nouvelle entité, ainsi que le décrit Marielle Macé :
29. DIDI-HUBERMAN Georges, « Gestes critiques », série de conférences à l’Institut National d’Histoire de l’Art, 2023, https://www.youtube.com/watch?v=sWlqN0w51ww, (consultées le 5 mai 2024).
30. Ibid.
31. MACÉ Marielle, « Les Noues », Po&sie (N° 164), éditions Belin, 2018, pages 64 à 67.
LES RÉALITÉS
Raconter des récits nous incite à repenser les outils acquis au fil de nos études. Dessiner des histoires convoque notre capacité à imaginer des espaces en mouvement. Ce projet est aussi une manière de rendre visible, c’est-à-dire mettre en images des données chiffrées, des sensations qui sont rarement illustrées. La réalisation de ces documents, pensés pour proposer et communiquer des idées lors de la soutenance, nous a aussi permis d’appréhender des réalités qui nous étaient jusqu’alors insaisissables, voire troublées.
« Sans le savoir-faire et sans les instruments, aucun phénomène ne serait extrait de la profusion des choses. »32 Bruno Latour dit bien l’importance des outils scientifiques, dans le montage d’une argumentation – même s’il plaide pour un meilleur arrangement entre science, politique et administration à travers l’institution d’un « Parlement des choses ». C’est pourquoi, avant même de penser à la représentation nous avons dû mettre en place différentes méthodes de recherche de données : analyse systémique, constitution d’écosystèmes, recherche des informations à travers des articles de presse, des bilans d’activité des entreprises, des grandes bases de données, tri de ces informations, etc. Ainsi, chaque flèche, chaque énumération, chaque dimension d’éléments représentés a fait l’objet de calculs et de choix précis.
En plus de ces données chiffrées, nous souhaitons retranscrire nos sensations, ressenties au cours des visites, des recherches et des lectures. Face à la force des images du monde industriel et technique, qui peuvent convoquer à bien des égards une certaine poésie, chacun·e a déjà pu connaître des formes de vertige, voire de peur en voyant l’épaisse fumée s’échapper des hauts fourneaux, en entendant le fracas d’un arbre abattu tombant au sol, en constatant les trous béants laissés à la surface de la Terre… Nous considérons que la prise en compte de ces sensations est aussi nécessaire à l’élaboration du propos.
Enfin, il nous semble important de dire qu’à travers ce travail nous ne prétendons pas à une objectivité. Nous gardons à l’esprit que nos récits dépendent des conditions d’où nous parlons, telle qu’en appelle Donna Haraway lorsqu’elle définit les « savoirs situés » :
« Il est évident que nul n’a accès direct au réel (ni même par la simple force de l’expérience) et qu’il faut donc rendre compte des agencements et des médiations techniques, politiques, sociaux et économiques dans lesquels et par lesquels l’expérience peut avoir lieu. Bref, toute explicitation de situation rend compte des appareillages sociétaux et des histoires longues (collectives et personnelles) qui se trouvent nécessairement impliqués dans la production d’un discours. »33
Ce livret, nous l’espérons, aura permis en partie de situer notre propos. Le récit de nos enquêtes permet de définir une première partie des conditions de « l’expérience PFE », nos lectures, références et l’explicitation des méthodes employées viennent les compléter. Cependant, la notion de savoirs situés va bien au-delà de ce positionnement, elle nous invite à imaginer des mondes pluriels et à choisir ceux que nous voulons raconter.
32. LATOUR Bruno, « Esquisse d’un parlement des choses », Écologie Politique n°10, 1994, pp.97-107.
33. ZITOUNI Benedikte, « Revisiter les savoir situés : objectivités et monde coyote », communication à l’Université de Liège, dans le cadre du séminaire Les Arts situés, 13 novembre 2017, 7 pages.
34. Ibid.
