Introduction
Ce PFE a été réalisé de février à juillet 2024 par cinq membres d'Herbes rouges. Dans nos dernières années d’étude, chacune d'entre nous s’est interrogée sur la nécessité d’un changement de pratique concernant nos rapports aux territoires face à une société qui présente des signes d’effondrement. Comment nos modes de production et de consommation se répercutent-ils sur nos territoires ? Comment pouvons-nous atténuer cet impact ? Quels types de rapports voulons-nous entretenir avec toutes celles et tous ceux qui s’y installent ?
Nous avons choisi de centrer notre attention sur le terme de ressources, qui s’est dégagé de nos discussions. Souvent tiraillé entre une variété de normes et de règles, ce terme peut être défini comme les moyens d’existence, qu’ils soient matériels, immatériels, humains et financiers. Les rapports aux ressources s’inscrivant dans un système politique, un monde organisé tramé par l’industrie et les échanges commerciaux, ils nous interrogent à la fois dans nos convictions écologiques citoyennes et dans la pratique de l’architecture. Notre première condition de travail était le collectif, développé dans la bande dessinée de présentation, qui nous a permis de nous interroger sur la manière de composer ensemble. Cette première base s’est enrichie d’enquêtes géographiques, basées sur l’expérience et l’analyse de données.
Nous avons choisi des sites, tous liés à l’exploitation de la ressource matérielle utilisée dans le secteur de la construction, sans se focaliser sur un type de ressource, pour mieux saisir le fonctionnement systémique de l’exploitation des ressources. Au fil de ces visites s’est dégagée une critique d’un mode de fonctionnement devenu obsolète, qui compose la première partie du travail, représentée à chaque fois par trois dessins : un format carré, sorte de compte rendu de nos visites décrivant le fonctionnement technique du lieu étudié, et deux autres documents construits sur la base de données chiffrées, d’entretiens et d'observations, pour arriver à des représentations allégoriques, des métaphores et des portraits déformés.
CONSUMÉRISME EN DÉCOMPOSITION, UN CENTRE DE TRI
Disparition des matériaux de construction dans la ville de Wissous
La première enquête concerne la fin présumée de la ressource. Le terme de "déchet" semble ambigu quand on parle de valorisation ou d’enfouissement des ressources. Nous sommes pourtant bien au bout d'une chaîne linéaire où le terme de "ressource" disparaît au profit de celui de "déchet". Ce changement sémantique traduit un désintérêt pour ce qui n’a plus de valeur. Le lieu ciblé est un centre de tri Paprec, à Wissous, qui traite les déchets du bâtiment.
La forme de production de l’architecture majoritaire aujourd’hui émet des types de déchets qui se trient difficilement. Les assemblages composites, pensés pour leur rapidité de production et de mise en œuvre sont les plus durs à trier, faute de moyen et de temps. Une possibilité pour s'en débarrasser est l’enfouissement. A la manière d’un jeu de construction, les trous dans la terre sont comblés par les objets en fin de vie qui ne présentent plus d’utilité pour les humain·es.
Les principaux déchets de constructions sont produits dans les villes mais sont souvent enfouis ailleurs, là où le prix des terrains est moins cher. Ils se déversent alors de territoires en territoires et régissent leurs aménagements autour d'infrastructures de routes, de hangars et d'usines. Comme on le verra dans les autres enquêtes, les échanges autour d’une ressource génèrent des échanges financiers. L’enfouissement de déchets est beaucoup plus lucratif que les activités agricoles et les terrains deviennent des enjeux de négociation.
REVERS D’UN RÉCIT ÉPIQUE, UNE MACHINE HYDRAULIQUE
Utilisation du bois dans la ville de Bougival
Nous voulions ensuite aborder l’utilisation massive de la matière. Pour en parler, nous avons choisi d’aborder la construction de la machine de Marly qui se rapproche de certains grands projets inutiles et imposés actuels tant il est basé sur une folie des grandeurs qui persiste dans le temps. La machine de Marly, construite par Louis XIV pour élever l’eau de la Seine afin de faire jouer les fontaines de Versailles et de Marly, a marqué les esprits comme une prouesse d'ingénierie. Cette machine a cependant bouleversé l’équilibre de territoires et de populations : la forêt de Bord-Louviers en Normandie, les berges en aval de la machine et certains affluents de la Seine.
La quantité de bois de hêtre utilisée pour la seule construction de la machine était déjà faramineuse. La consommation de ressource en bois comparée à sa durée de vie, à l'énergie humaine nécessaire et à son efficacité dans le temps montrent l’obsolescence de la machine, et l’utilisation exagérée et vaine de matière.
Cette machine hydraulique n’a cependant pas transformé uniquement son propre territoire et impacté les populations autour de Bougival. Les territoires en aval ont aussi souffert de la consommation excessive de bois. Ils sont souvent invisibilisés et il s’agit alors de les révéler par le dessin, afin d’accorder la même importance à la machine qu’aux régions extractivistes et ainsi montrer l’influence réciproque entre ces territoires.
CHOIX DE GOUVERNANCE ET RÉPERCUSSIONS, UN RÉSEAU D’EAU POTABLE
Distribution de l’eau dans l’Agglomération Montargoise
La troisième étape du cycle de la ressource que nous avons considéré concerne la distribution de l'eau dans cinq communes du Loiret. Dans ce cas, l’agglomération Montargoise et rives du Loing, organisatrice du Service de l’Eau, a confié par contrat l’approvisionnement en eau potable à l’entreprise SUEZ.
La loi sur l'eau et les milieux aquatiques de 2006 a introduit dans le code de l'environnement le principe selon lequel « l'usage de l'eau appartient à tous et chaque personne physique, pour son alimentation et son hygiène, a le droit d'accéder à l'eau potable dans des conditions économiquement acceptables par tous. » Pourtant de nombreuses inégalités persistent dans le territoire. Les systèmes monétaires dans lesquels les différents modes de gestion s'impliquent et les différentes instances politiques influent sur le prix et le partage de l'eau. Le prix de l’eau est plus élevé dans le cas des gestions privées : une partie de la facture payée par les usagers sort complètement de l’entretien du service d’eau les entreprises tirant profit de la ressource.
La gestion déléguée, en éloignant les communes des questions de l’eau, affaiblit les décisions politiques. Si le préfet reste l’autorité décisionnaire concernant les restrictions d’usage en cas de sécheresse, le maire peut prendre des mesures de nature à préserver l’approvisionnement en eau potable. En été, lors des épisodes de sécheresse, la restriction de la ressource implique forcément un arbitrage qui peut parfois poser certaines interrogations : on remarque que le domaine le plus demandeur pour ces communes est l’industrie, posant la question d’une différenciation entre besoin et demande et les restrictions s’appliquant sur les uns et les autres.
RAMIFICATIONS MONDIALES, UNE USINE DE SIDÉRURGIE
Transformation de l’acier dans la ville de Cérons
Dans cette quatrième enquête, nous nous intéressons à la transformation de l’acier, en prenant appui sur l'usine d’ArcelorMittal construction basée à Cérons, en Gironde. Cette usine produit principalement des bardages métalliques pour la construction, pliant et déformant l’acier pour obtenir les formes souhaitées.
En remontant les liens de dépendance de cette usine, on découvre petit à petit une entreprise tentaculaire de transformation de matières. Dans la chaîne aval de la production, les pays existent seulement comme lieux génériques fournisseurs de ressource ou pour leur capacité de transformation. Ce rapport de force rejoue une gestion coloniale des ressources et des territoires. Adoptant la posture de regarder seulement ce qui à de la valeur pour ArcelorMittal, le monde devient alors monstrueux, comme représenté sur la carte anamorphose.
Les flux et échanges de l’entreprise représentent autant de liens et de ramifications exprimant sa puissance. Ils impliquent nécessairement des infrastructures de transport, qui laissent comme des cicatrices du capitalisme, transformant et mutilant de nombreux territoires. Ces machines d’extractions, ponts, chemin de fer, usines de transformations, toutes mises en lien pour optimiser le transport d’une marchandise, dessinent alors un vaste paysage de technologies zombies comme autant de communs négatifs avec lesquels il nous faut composer.
RECOURS ET ADMINISTRATION, UNE CARRIÈRE ALLUVIONNAIRE
Extraction de granulats dans la ville de Château-Gontier-sur-Mayenne
Cette ultime enquête remonte jusqu'au prélèvement de la ressource. Le site choisi ici est une carrière d'extraction de granulats, sur la commune de Château Gontier-sur-Mayenne. Exploitée par le groupe Lafarge Holcim, elle fait l’objet depuis quatre ans de débats entre certain·es acteurices du territoire.
La nouvelle zone prévue empiète sur un corridor écologique et une nappe d’eau souterraine. Depuis 2021, une bataille juridique est engagée entre l’entreprise Lafarge et la préfecture d’un côté et la commune, les habitant·es et les associations militantes de l’autre. Cette bataille juridique est représentée ici par une multitude de papiers échangés par les divers instances. Les avis favorables et défavorables s’enchaînent, les recours juridiques aussi. Ces allers-retours, dématérialisés par la multitude de papiers administratifs, aseptisent le débat. Le temps des échéances politiques accentue également cet effet labyrinthique.
L’entreprise concernée a les moyens de jouer selon les règles de l’administration et a à sa disposition une ingénierie interne, faussant d’entrée de jeu le conflit. La demande d’extension a été autorisée par la préfecture suite à l’étude d’impacte menée par Lafarge, mais reste contestée par la commune et les associations. On peut y lire un essai d'inventaire des espèces concernées et des acteurices touché·es afin d'avancer l’impact limité sur la faune et la flore. La forme de ce genre d’étude n'est cependant pas représentative des véritables relations qui se tissent entre milieux, faune, flore, mycélium et humain·es. Cette étude d’impact apparaît alors comme une formalité à laquelle a dû se plier l'entreprise, détournant le sujet d’un véritable dialogue.
Un monde altéré
Nous avons lors du projet de fin d'étude mené plusieurs enquêtes qui altèrent une forme de réalité établie, pour forcer les traits d’un monde que l’on pourrait qualifier d’« abîmé ». Cette première étape du travail devait nous servir de tremplin pour se questionner sur les conséquences de cet héritage et sur des alternatives possibles. Elles sont rendues possible par une série d’hypothèses qui altèrent le réel, comme des sauts dans le temps ou dans l’espace, des changements de points de vue, des exagérations.
Elles représentent la vision d’un monde abîmé mais surtout habité, par différentes entités humaines, non humaines, vivantes et non-vivantes, qui entretiennent des liaisons riches et complexes entre elles, d’interdépendance, de collisions, de synergie, de concurrences. Ce jeu de récits enchâssés dresse un panorama d’organisation en groupe, esquissant des pratiques, des rassemblements, ils nous permettent aussi de nous positionner en temps que groupe, comment s'organise-t-on quand on est plusieurs ?
Ils sont rendus possible par une série d’hypothèses qui altèrent le réel, comme des sauts dans le temps ou dans l’espace, des changements de points de vue, des exagérations. Ces hypothèses, sorte d’introduction aux histoires racontées, sont la seule partie retranscrite ici, accompagnées chaque fois du grand dessin qui complète les récits.
Les récits
Réseaux noués
Nous nous trouvons en été dans une petite ville qui a subi, ces dernières années, des épisodes de sécheresse aggravée. L’eau s’infiltre alors au cœur de toutes les discussions : les acteur·rice·s décisionnaires de la commune, conseil municipal, service de l’eau, avaient déjà, dans la vague de remunicipalisation, repris la main sur la gestion de l’eau. Cependant, au vu de la gravité de la situation, iels se voient alors bousculés par une majorité citoyenne appelant au partage des décisions et des responsabilités. Des changements de pratiques sont alors engagés, troublant les organisations, les relations et les espaces urbains. Un laboratoire est créé afin de discuter de la répartition de ce bien commun : les rendez-vous sont réguliers, les interlocuteur·rice·s démultiplié·e·s et les tensions acceptées. Une personne est chargée, chaque semaine, d’en faire le compte-rendu.
Remue-ménage
Observons à présent le quotidien fourmillant d’un immeuble dans lequel coexistent une variété d’êtres. A la manière d’un écosystème, il abrite des échanges de matières, de savoirs et de flux. Les interactions entre les différents immeubles-écosystème permettent d’imaginer une utilisation circulaire des matériaux plutôt qu’un fonctionnement linéaire de l’extraction au déchet. On envisage alors le réemploi et le recyclage des objets du quotidien dans une réparation continue. Pour désaxer le point de vue, nous conterons moins l’histoire des choses présentes dans cet écosystème que celle de ce qui les contient.
Cadavre exquis
L’histoire que nous allons raconter se passe dans un futur proche. Le fonctionnement du capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui est altéré. Les lieux de production industrielle, dépendants de logiques d’exploitation des ressources et des territoires, ont fermé. Ils laissent en héritage des infrastructures diverses, persistantes bien qu'obsolètes ; les usines, comme des forteresses abandonnées, attisent l’attention des curieux·euses, des passant·e·s qui observent les mouvements gravitant autour de la ruine. Un carnet est retrouvé, il contient les notes et les dessins d’observation d’un groupe de personnes. Nous ne savons pas qui iels sont : architectes, dessinateur·rice·s, chercheur·euse·s, citoyen·ne·s, militant·e·s ; ni ce qu’iels cherchent précisément. Tous·te·s ne semblent pas avoir eu les mêmes points d’intérêts mais leurs expériences cumulées dessine en filigrane la structure d’une enquête commune et partagée.
Histoires de pillage
Le récit qui suit est issu d’un ouvrage racontant les aventures d’un voyageur au regard singulier. Contrairement à ses contemporains, il décrit tous les dommages causés sur le territoire par la grande machine royale. Il explique d’abord comment les travaux de déviation d’un bras de la Seine ont entraîné la fermeture des moulins sur ses affluents. Il dépeint le sentiment de dépossession des habitant·e·s, l’humiliation des ingénieurs de la région remplacés par des travailleur·euse·s venu·e·s des Pays-Bas et de Paris, et le désarroi des corporations pleurant chaque jour de nouveaux camarades décimés par les travaux. L’auteur raconte cependant une suite à cette histoire : l’acte de fédération des habitant·e·s pour reprendre la maîtrise de la subsistance de leur territoire.
Feu de joie
Écoutons maintenant un militant se remémorer une nuit d’action collective, vitale et combattante. En se plongeant dans ses souvenirs, il tente de retracer une histoire troublée à la lueur de la lune. L’espace de cette nuit, les rapports de force ont été inversés. Par la ruse, la triche et l’invention, chacun·e a renouvelé sa manière d’être au monde.
