Bassin de Caen, quels futurs ?
Introduction
Le dérèglement climatique et la montée des eaux redessinent déjà les conditions de vie du bassin de Caen. Dans ce contexte, quels futurs peuvent être imaginés pour ce territoire ? Que porteront-ils de redoutable ou de désirable, et comment la diversité des situations territoriales révélera-t-elle une pluralité de problématiques et de réponses possibles ? C’est la question posée par Territoires Pionniers dans la résidence “Bassin de Caen, quels futurs ?” et à laquelle nous avons tenté de répondre.
Pour construire ces futurs possibles, nous avons mené, au fil des semaines, une enquête de terrain, mêlant rencontres et arpentages, à l’échelle de Caen et de sa périphérie. Nous avons rencontré des personnes issues du réseau associatif, des élu·e·s locaux·ales, des scientifiques, des technicien·ne·s.
Nous nous sommes d’abord tourné·e·s vers des personnes ressources, qui nous ont permis de nous plonger dans le climat caennais. Parfois, nous avons nous-mêmes pris part à des rencontres organisées par différentes instances de décision (journée "Adaptons la Normandie au changement climatique", organisée par la région). Puis, au fur et à mesure de l’affinage de nos hypothèses, nous avons rencontré des scientifiques et spécialistes dans des domaines aussi variés que l’hydrologie, la géographie, l’histoire du bassin de Caen, la sociologie, allant jusqu’à aborder les notions de propriété, de foncier, etc.
Nous alternions ainsi entre ces rencontres et des sessions d’arpentage et de visites. Au départ, il s’agissait de balades spontanées, à tâtons, guidées par notre pressentiment ou par des chemins qui nous inspiraient. L’on nous conseillait aussi parfois de nous diriger vers tel ou tel site, ces déambulations se transformant alors en véritables visites de terrain. Au fil de l’eau, nous affinions nos recherches, collectant données et témoignages…
Petit à petit, une sélection de huit sites a émergé et un début de narration s’est formé. Bien sûr, ces lieux s’inscrivent dans un territoire plus large, administratif, mais aussi biorégional, et les problématiques qu’ils soulèvent se pensent à l’échelle du bassin versant. Les dessins qui suivent restituent ainsi ces futurs incertains, à la fois immédiats et lointains. Peuplés de cartes postales du futur, ils véhiculent des imaginaires et des récits qui viennent bousculer nos habitudes et esquisser ce qui n’existe pas encore, et qui pourtant est déjà là, quelque part, juste après le présent.
Cette résidence a été portée par Territoires Pionniers avec le soutien de la Région Normandie et de la DRAC Normandie. Elle fait partie du 5ème programme de résidences porté par le Réseau des maisons de l’architecture et ses partenaires que sont le Ministère de la Culture, la Caisse des dépôts Mécénat et le Conseil National de l’Ordre des Architectes.
Fragments du futur
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Les habitant·e·s du courant
L'îlot Saint-Jean
Depuis plusieurs jours, la pluie ne cesse de tomber. Elle s’ajoute à des marées exceptionnellement hautes, mettant à rude épreuve des nappes phréatiques déjà saturées. À la lisière de l’eau, ce quartier résidentiel vacille. Il compte parmi les premiers à subir, de façon très concrète, les effets de la montée des eaux. Sous les habitations, caves, parkings et réseaux techniques s’entremêlent, formant un sol fragile, traversé de failles.
Dans ce contexte, un message des « résident·e·s submergé·e·s » est adressé à la mairie.
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D’un Carrefour à l’autre
Mondeville 2
Nath, croisée entre deux courses sur le parking du centre commercial de Mondeville 2, livre son témoignage. Son récit donne à entendre un moment de bascule : celui d’un quotidien qui se fissure, d’un modèle de consommation mis en tension par l’arrivée d’"Amazing", et d’une crise sociale qui ouvre la voie à l’émergence de nouvelles formes d’organisation collective.
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Retourner l’impasse
Cuverville
Dans la rue du Petit Bois à Cuverville, enclave pavillonnaire, les pratiques glissent, on commence à enlever le goudron, à retourner l’impasse, faisant vaciller les certitudes du passé.
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Les voix des rives
Presqu’île
Ce Nouveau Monde est celui d’histoires parallèles, qui existent sans se croiser ni se regarder et qui pourtant sont bien le reflet de dérèglements autant que le résultat d’un contexte économique et politique plus global et très peu souhaitable. Déplaçons notre attention sur ses cuves qui interrogent autant qu’elles repoussent.
Ce que l’eau prendra
Louvigny
En prévision de la montée annoncée des eaux, la ville de Louvigny, sur les berges de l’Orne, engage le démantèlement du village. Maisons, équipements et infrastructures sont démontés, les sols dépollués, afin de laisser place nette avant que le territoire ne soit complètement submergé.
Un chantier se lance, mais ce travail n’est pas de tout repos…
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Polyphonie aquatique
Barrage de Montalivet
Le grand toustes ensemble
La Guérinière
Au cœur des barres, la vie en collectivité défie l’urbanisme fonctionnaliste, et les échelles de production se réinventent.
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L’appel de la mémoire
Château
Une assemblée se réunit entre les remparts du château, altérés par le temps ; leurs voix sont des fragments d’un futur qui n’est déjà plus qu’un souvenir.
Collecter des fragments du futur sur le territoire de Caen…
Le choix des sites
Nous avons cherché à prendre en compte différentes situations, témoins de spécificités urbaines et biorégionales. Huit sites symboliques de la ville de Caen ont ainsi été retenus : des lieux pour lesquels les habitants peuvent déjà se raccrocher à des imaginaires existants — sans qu’ils soient nécessairement positifs. Ce sont en tout cas des lieux qui évoquent le quotidien caennais dans sa diversité.
Les types de futurs : les récits
À partir des sites explorés, nous avons imaginé des scénarios du futur à des temporalités variées. Ces futurs sont fictionnels, ni utopiques, ni dystopiques. L’objectif n’est pas de lisser ces histoires, mais de les rendre crédibles et appropriables. Pour cela, il nous a semblé important de faire apparaître conflits et contradictions : des tensions du vivre-ensemble qui rendent ces récits plus vivants et plus proches de la réalité.
Nous avons choisi une représentation unique par site, accompagnée de récits multiples, comme autant de voix contemporaines des époques et situations décrites. Ce procédé permet de se concentrer sur les hypothèses que nous formulons et sur les questions que nous posons, sans effacer les inégalités ni imposer ces récits comme des vérités écrasant les avis et différences de chacun·e.
Narration : les points de départ
Chaque histoire commence par un basculement. Les déclencheurs peuvent être naturels, rappelant combien les enjeux du dérèglement climatique doivent être pris en compte, dès aujourd’hui : chaleur, montée des eaux, remontée des nappes, crues plus fréquentes pouvant entraîner migrations climatiques, nuées d’insectes ou disparition d’espèces. À Caen, les phénomènes de crue sont déjà bien présents, créant des dégâts souvent invisibles mais aux répercussions tangibles sur le quotidien. Certains quartiers se trouvent en première ligne.
Toutefois le déclencheur des scénarios n’est pas nécessairement naturel : il peut être social, économique, populaire, joyeux ou festif, ou encore lié à l’injustice. Par exemple, une hausse spectaculaire du prix du pétrole pourrait rendre impensable l'utilisation de la voiture pour satisfaire des besoins indiduels. Les quartiers organisés autour de la mobilité automobile se retrouveraient alors évidés, les larges routes bitumées deviendraient absurdes et obsolètes, dictant des parcours incohérents.
Quelques thèmes présents
Nous avons abordé la question du logement, car elle touche à l’intime et permet à chacun·e de se projeter ou de formuler une idée du futur. La diversité des formes d’habitat aujourd’hui est abordée : du collectif à l’individuel, du centre-ville à la périphérie, de l’immeuble au pavillon. Les scénarios explorent la possibilité pour les lieux d’habitat de porter d’autres fonctions que celle de logement : production, subsistance, solidarité, entre autres...
Notre regard s’est aussi porté sur les infrastructures essentielles au fonctionnement de la ville : le centre commercial de Mondeville 2, archétype du lieu de consommation, le barrage de Montalivet servant à la régulation des crues et la station d’épuration du Nouveau Monde, lieu de traitement des eaux usées...
La question qui se pose pour ces infrastructures est celle de leur pertinence face à l’évolution des pratiques et des modes de vie. Peut-on encore espérer la persistance d’un lieu de consommation comme Mondeville 2, emblématique de la région et premier centre commercial de Normandie, alors que son fonctionnement repose sur une économie mondialisée et dépend de ses extensions construites sur les terres agricoles ?
Que se passerait-il si le barrage de Montalivet était submergé ? Quelles relations et interdépendances imaginer entre le vivant et les héritages matériels des sociétés humaines ?
Si la station d’épuration du Nouveau Monde venait à fermer, remplacée par des infrastructures plus petites et stratégiquement réparties, il faudrait imaginer le paysage des infrastructures abandonnées : certains sites nécessiteraient une surveillance accrue, de nouveaux droits de passage, et la gestion des espaces délaissés.
Le château de Caen incarne le patrimoine au cœur de la ville. Son état de conservation aujourd’hui repose sur un entretien régulier et coûteux. Sans investissements, certaines parties des remparts risqueraient de tomber, fragilisées par les systèmes racinaires, l’eau, le temps… Serait-ce vraiment grave ? Quels efforts décidons nous de maintenir ?
Le château est un palimpseste : chaque pierre transporte la mémoire des usages passés — refuge, entrepôt, habitat, usine, symbole. Il est aussi le témoin et le support de nombreuses questions rencontrées dans d’autres récits : savoirs, vivant, espace public, propriété, imprévu, organisation collective, transmission et apprentissage.
Le concept de « patrimoine culturel immatériel » ou « patrimoine vivant » traverse ces réflexions, rappelant que le patrimoine n’est pas seulement matériel, mais se nourrit des pratiques, usages et relations humaines qui le traversent.
Conclusion
Ce travail n’est pas une prospective d’action à court ou même à long terme, il est une constellation de regards sur des scénarios fictifs. Ces futurs ont justement pour but de créer du débat : parfois ils mettent dans l’inconfort, parfois ils exposent à des situations plus joyeuses.
Un des objectifs principaux était d’opérer dans ces récits un glissement du débat, sans pour autant effacer que les réactions à certaines situations et l’acceptabilité de celles-ci dépendent toujours d’une culture, d’une situation sociale et personnelle, et d’une sensibilité propre.
Il ne s’agit plus de débattre des désordres qui se produiront ou non dans les réseaux de l’îlot Saint-Jean, mais plutôt de se demander comment nous nous organiserons en communauté. Qui restera ? Par choix ou par contrainte, faute de moyens ? Il ne s’agit pas de débattre de la crédibilité du démontage complet du village de Louvigny, ni de savoir si l’eau le recouvrira, mais plutôt d’inviter à se questionner sur l’anticipation de ces événements, en interrogeant le déni qui existe aujourd’hui. Que laissera-t-on à l’eau et à la terre, et qui se retrouvera à effectuer les travaux pénibles nécessaires pour reprendre ce que nous aurons abandonné ?
Nous tirons des fils possibles d’un futur ni techno-solutionniste, ni post-apocalyptique. Nous tentons de danser sur le fil d’une narration différente, révélant des héritages avec lesquels il faudra composer, et en insufflant des espoirs joyeux. Ce faisant, nous sommes invité·e·s à nous demander si ce que nous vivons aujourd’hui est vraiment « normal » : souhaitons-nous préserver ces conditions de vie, ou plutôt les renouveler, les questionner et les réinventer collectivement ?
