Le monstre des fontaines
La collection Maldonne a été créee par Herbes Rouges et deux camarades proches de la maison d’édition nantaise À la criée. Elle valorise des travaux, étudiants ou non, qui tirent leurs forces d’enquêtes collectives, sensibles et situées, attentives aux rapports de force, aux déséquilibres et aux dominations qui se jouent dans un monde abîmé. Elle est portée par une équipe éditoriale qui fait le pari que la diffusion de ces travaux a un rôle à jouer dans les controverses écologiques et politiques contemporaines. Détournant les codes de la planche de rendu architectural dans une visée militante, les posters imprimés donnent corps à des récits où se côtoient le réel et le fabulé, susceptibles d’irriguer nos imaginaires et d’encourager l’entrée en lutte des savoirs architecturaux. Le projet comme enquête donc, une réponse ouverte, critique et traversée de doutes plutôt qu’une solution.
Le deuxième poster imprimé est comme le premier tiré du projet de fin d’étude mené par cinq membres d'Herbes Rouges en juin 2024 à l’École d’Architecture de Paris-Belleville . Il traite de la Machine de Marly, une pompe hydraulique construite sous le règne de Louis XIV. Entre récit fictionnel et enquêtes historiques, il invite à questionner ce projet démesuré.
Cette machine, bâtie entre 1681 et 1682, était chargée d’amener l’eau jusqu’à Versailles pour le bon plaisir du roi et de sa cour. De cet immense ouvrage il ne reste que peu de traces, les pièces de bois qui la composaient ont depuis longtemps été grignotées par les champignons et les insectes xylophages. Seul nous est parvenu le récit d’un accomplissement technologique, par son procédé comme par sa taille, indissociable du règne grandiloquent de Louis XIV. Le travail du chercheur Raphaël Ménard nous indique qu’elle ne fonctionna que 133 ans et s’attache à dresser son bilan énergétique catastrophique. Et si cette machine, dont l’histoire, trop belle pour ne pas être suspecte, n’était en définitive que l’ancêtre des grands projets inutiles qui ravagent nos territoires ? Nous nous plongeons alors dans les archives et retrouvons des plans et des coupes d’époque. S’ouvre alors un chantier d’archéologie comptable pour reconstituer l’inventaire des pièces de bois composant la machine. Par sa démesure défaillante, le génie hydraulique célébré dans le Roman National n’a plus rien de triomphant.
Notre travail d’enquête quantitative étaye une autre histoire, celle d'une démesure au coût environnemental et humain énorme : des morts et des blessés lors de sa construction et la dérivation d'une partie de la Seine et du canal de l’Eure. La commune de Bougival voit le fonctionnement de nombre de ses moulins rendu obsolète et la pratique de la pêche impossible pour ses habitant·es.
La fabrication du paysage de Versailles ne s’est pas faite seulement au détriment de celleux qui subsistaient en bord de Seine ou mourraient sur les chantiers. Si l’on considère l’origine de la ressource en bois, les forêts d’Ile-de-France ne peuvent avoir fourni seules l’ensemble du bois de construction de la machine. Il nous faut donc imaginer les ramifications et ravages de ce chantier dantesque s’étendrent sur des kilomètres, des forêts de Normandie jusqu’aux frontières de Bougival, en suivant les méandres du fleuve.
Ainsi, remonter le fil de l’extractivisme c’est déplier des paysages enchâssés que l’on garde loin de nos regards et qui témoignent de la violence politique et écologique sous-jacente aux échanges de matière qui les lient. C’est comprendre que le faste du Roi Soleil et de sa Cour n’était possible qu’au prix de ces paysages réciproques de mondes paysans et vivants ravagés par l’extractivisme, et que l’innocence apparente des jets d’eau de Versailles est indissociable de ces sombres coulisses.
