Le bulldozer et la grande sauterelle
La collection Maldonne a été créee par Herbes Rouges et deux camarades proches de la maison d’édition nantaise À la criée. Elle valorise des travaux, étudiants ou non, qui tirent leurs forces d’enquêtes collectives, sensibles et situées, attentives aux rapports de force, aux déséquilibres et aux dominations qui se jouent dans un monde abîmé. Elle est portée par une équipe éditoriale qui fait le pari que la diffusion de ces travaux a un rôle à jouer dans les controverses écologiques et politiques contemporaines. Détournant les codes de la planche de rendu architectural dans une visée militante, les posters imprimés donnent corps à des récits où se côtoient le réel et le fabulé, susceptibles d’irriguer nos imaginaires et d’encourager l’entrée en lutte des savoirs architecturaux. Le projet comme enquête donc, une réponse ouverte, critique et traversée de doutes plutôt qu’une solution.
Le premier poster publié est tiré du projet de fin d’étude mené par cinq membres d'Herbes Rouges en juin 2024 à l’École d’Architecture de Paris-Belleville. Il raconte l'histoire d'une carrière Lafarge à Château-Gontier sur Mayenne, qui fait l’objet depuis 2021 de débats entre certain·es acteurices du territoire. L'enquête commence par la compréhension de l'extraction de sable et granulats : les carrières font partie de ces choses que l’on garde loin des regards. Nous avons dû prendre le temps de nous familiariser avec ce paysage singulier, où se côtoient le bleu des mares et l’ocre des terres dénudées, rencontrer des machines inhabituelles, apprendre leurs noms, leurs mécanismes et leurs rôles dans la chaîne d’extraction.
Une autre façon de comprendre le fonctionnement de cette carrière consiste à se poser la question de ce qui peut l’arrêter. Souvent, au cœur des luttes écologistes, ce sont de simples papiers, encrés et tamponnés sur un bureau à Paris, qui autorisent ou non leur exploitation. Pour dresser la carte des rouages administratifs et comprendre ce qui est susceptible d’enrayer la course de la machine, nous avons pisté les allers-retours des recours administratifs qui opposent les exploitants de la carrière Lafarge et la mairie de Château-Gontier- sur-Mayenne, soutenue par les habitant·es du territoire et les associations militantes
Au cœur de cette bataille administrative se trouve une étude d’impact environnementale réalisée dans le cadre de l’enquête publique qui dresse l’inventaire des espèces et des habitant·es du territoire touché·es par ce projet d’extension. Les êtres vivants décrits dans l'étude sont mis en avant avec cynisme par l’exploitant comme un potentiel de renaturation futur, oubliant les dommages irréparables commis par l'exploitation du sol sur les milieux et les interactions entre les vivant·es.
En définitive, c’est bien à un problème de gouvernance politique que nous renvoie notre enquête. Qui fixe les règles autorisant ou non l’extractivisme au sein de ces territoires ? Et au bénéfice de quels intérêts puisque les humain·es et plus qu'humain·es de ce territoire n’ont pas réclamé le voisinage de ces machines ? Dans ce jeu de dupe, il n’est pas difficile de saisir que les règles environnementales de l’administration qui pourraient paraître contraignantes ne le sont plus vraiment pour qui sait ruser et bénéficie de l’appui de l’État et de la préfecture.
